Mes coups de coeur

Ces critiques sont publiées dans le journal Les Affiches-Moniteur, dans la rubrique Culture


Les éditions Albin Michel qui ont déjà publié toute l'oeuvre de Romain Rolland continuent sur leur lancée en proposant la correspondance, inédite à ce jour, entre les deux grandes figures européennes de la première moitié du siècle dernier. Romain Rolland, né à Vézelay en 1866, professa un humanisme axé sur l'internationalisme. Auteur de pièces de théâtre à caractère populaire, comme Les loups, Danton, de biographies d'artistes consacrées à Beethoven, Michel-Ange, Tolstoï, il rédigea en 1914 un manifeste pacifiste Au-dessus de la mêlée, qui fut interprété par les Français comme un acte antipatriotique. Il écrivit également deux grands cycles romanesques dont le plus connu est le roman-fleuve consacrée à un musicien imaginaire de génie, Jean-Christophe. Stefan Zweig, né à Vienne en 1881, a laissé une œuvre importante, composée de romans, de nouvelles, de pièces de théâtre, de biographies, mais aussi de recueils de poésie. Il consacra à son ami et maître, le poète Emile Verhaeren une biographie importante. L'écrivain viennois, chantre de l'esprit européen, laissa derrière lui une immense correspondance. Il ne fut pas seulement un grand écrivain, encore largement lu et aimé de nos jours, il avait aussi l'art et la manière de nouer avec ses amis des liens très forts. L'amitié entre les deux hommes qui se reconnurent frères en humanité semble dater de 1907, année où Stefan Zweig découvrit chez son hôtesse russe, à Florence, le premier volume de Jean-Christophe paru dans Les cahiers de la quinzaine de Charles Péguy. Il fut, semble-t-il, immédiatement fasciné par les idées qui s'en dégageaient et écrivit plus tard : « là était enfin l’œuvre qui servait non pas une seule nation européenne mais toutes et leur fraternisation. » Cette amitié, née avant-guerre, se renforcera durant la Première guerre mondiale, et durera trois décennies. Ni la haine déferlant sur un monde embrasé ni la séparation géographique n'interrompirent leur abondante correspondance. Toutes les lettres sont écrites en français, sauf 103 lettres de Stéfan Zweig qui sont en allemand et ont été traduites. Elles datent des années de guerre où la censure autrichienne exerçait un contrôle sur le départ du courrier vers l'étranger. Ce premier volume s'ouvre sur l'année 1910, le dimanche 1er mai, au 162 boulevard Montparnasse à Paris où résidait Romain Rolland. Elle donne le ton à toutes les autres qui s'étalent jusqu'au 29 novembre 1918, dernière lettre du présent volume, qui fut écrite par Stefan Zweig à Salzburg, dans sa chère maison du Kapuzinenberg. Cette première lettre donne le ton qui imprégnera toute la correspondance entre les deux écrivains. «  Je ne suis pas surpris que nous sympathisions. Depuis que j'ai lu pour la première fois des vers de vous, je vois que nous sentons bien des choses, de même : la poésie des cloches, de l'eau, de la musique et du silence. Et vous êtes un Européen. Je le suis aussi, de cœur. » Et Romain Rolland d'ajouter ces mots prophétiques : «  les temps ne sont pas loin, où l'Europe même sera la petite patrie et où elle ne nous suffira plus. Alors nous ferons rentrer dans le chœur poétique les pensées des autres races pour rétablir la synthèse harmonieuse de l'âme humaine. » Au début de l'année suivante, le 12 février 1911, Stefan Zweig répond, depuis son appartement de la Kochgasse à Vienne , qu'il sera de passage à Paris en février et qu'il «  lui serait un plaisir extraordinaire de pouvoir vous voir. En effet, l'auteur viennois souhaite faire connaître Jean-Christophe aux lecteurs de langue germanique, et se charge de faire l'intermédiaire. Cet intérêt pour l’œuvre de Romain Rolland ne se démentira jamais. Romain Rolland, lui aussi, aura à cœur de lire les romans et pièces de théâtre de son ami, de contribuer à leur diffusion, de les commenter dans ses lettres : «  j'ai lu avec un vif intérêt les Vier Geschichten aus Kinderland, que vous avez eu l'amabilité de m'envoyer. J'ai été charmé par l'art avec lequel vous avez pénétré ces âmes de jeunes androgynes – comme on est entre douze et quinze ans. J'aime surtout ces tempêtes d'amour passionnée dans le cœur des petits Écossais, et du petit Juif de Semmering. » Leur passion commune de la musique les réunit, elle aussi. Aussi Romain Rolland écrit-il en février 1912 : «  Je pense que Beethoven était à la fois pénétré de stoïcisme héroïque à la Plutarque, de déisme du XVIIIieme siècle, et de sentiments catholiques traditionnels. Mais j'ai lu, quelque part, que sa liberté de parole avait attiré sur lui l'attention de la police viennoise et qu'en 1819 il avait faillit être poursuivi pour certains mots audacieux au sujet du Christ. Je voudrais savoir si ce fait est vrai. Connaissez-vous quelqu'un qui soit assez familier avec la pensée de Beethoven ? » L'entraide entre gens de bonne volonté, la solidarité, la fidélité, sont les maîtres-mots pour qualifier cette correspondance. Ainsi les deux auteurs se soucient-ils de Rainer Maria Rilke dont le logeur parisien a dispersé documents et objets, et avec l'aide de Gide notamment tentent de retrouver ces biens précieux. Ces lettres nous plongent dans le quotidien des deux auteurs, et notent l'évolution de Stefan Zweig qui, de bon patriote à l'annonce de la guerre, chemine vers un pacifisme qui ne le quittera plus. Romain Rolland sera d'une aide précieuse pour l'envoyé militaire autrichien confronté, en Pologne, aux horreurs de la guerre : «  il ne faut pas se décourager. Ce sont les grands jours d'épreuve, ce sont les temps héroïques pour les hommes comme nous. Que deviendra le monde après qu'auront passé ces cyclones de haine ? Que restera-t-il de notre Europe ? Je ne sais en dehors de nous. Mais je sais qu'il restera nous, et qu'il s'agit de sauver, en nous, l'esprit européen, - ce n'est pas assez dire- l'esprit universel. » Ainsi l'auteur réfugié à Genève où il travaille pour la Croix-Rouge se pose-t-il en maître, en guide spirituel pour un Stefan Zweig plongé dans la mêlée, en but à l'esprit de haine et de revanche qui embrase les nations. L'inlassable combat mené par les deux hommes nous bouleverse d'autant plus qu'il préfigure l'entente à venir entre les deux rives du Rhin, ce qui semble confirmer que le poète est le prophète des temps modernes.

Correspondance 1910-1919, Romain Rolland et Stefan Zweig
éditions Albin Michel
635 pages, 30 euros
édition établie par Jean-Yves Brancy, lettres de Zweig écrites en allemand traduites par Siegrun Barat



Jean-Louis Fournier, ancien complice de notre cher et si regretté Desproges, en est à son vingt-huitième livre, la servante du seigneur, un texte court, aussi bref qu'une confession, une demi-heure de lecture sur un banc, à l'ombre. Jean-Louis Fournier dégaine des phrases comme on dégoupille une grenade, d'un geste vif et adroit. Il a l'art et la manière, il n'en est pas à son premier coup. On n'en ressort pas indemne. Au départ serait un père qui aime sa fille qui aime son père et ses frères lourdement handicapés – lire on va où, papa ?, du même auteur chez le même éditeur. Le père est divorcé de la mère de ses trois enfants, dont la fille est la dernière de la fratrie, «  une merveille ». Il est très fier de cette merveille. Il est remarié avec Sylvie, union qui dure jusqu'à la mort, brutale, de la seconde épouse- lire veuf, du même auteur chez le même éditeur. Le père pense que sa fille est heureuse, comme tous les pères, ou ne se pose pas la question, la réponse allant de soi. Et puis survient la chose ou, plus exactement, l'homme, que Jean-Louis Fournier surnomme « Monseigneur », un théologien féru de langues anciennes, un intellectuel catholique ancien séminariste, qui lui fait rencontrer Jésus. Et là, tout bascule. Sa fille, que l'auteur ne nomme jamais, comme si elle n'était pas un individu, - mais seulement sa fille, celle à qui il s'adresse, en lui disant tu- s'éloigne du père qui ne supporte pas cet éloignement - cette trahison?- et lui écrit cette lettre de 154 pages. En lui laissant le mot de la fin. Ultime politesse peut-on s'imaginer quand on ignore que la fille a demandé et obtenu un droit de réponse. Ce qui semble naturel pour un texte dont elle est l'absolue héroïne, une héroïne malgré elle. Où elle apparaît en Madone vouée au Seigneur qu'elle prie et sert de tout son corps et de toute son âme, dans l'ombre d'un « Monseigneur » béat de bigoterie. Une Madone qui oublie de passer les fêtes de Noël avec son père qui l'attend, qui espère un mot, un geste, au lieu de prières, voire de messes. A l'instar d'un Serge Doubrovsky qui a fait de l'autofiction une manière de repousser les limites du dicible, Jean-Louis Fournier nous livre sa vie dont il fait des livres, son terreau, en y mêlant, forcément, ceux qui en font partie. C'est son credo. Son Magnificat, peut-être. Une sorte de prière incantatoire. Mais une prière féroce où se mêlent dieu et diable. La méchanceté y flirte avec la tendresse. La punition, voire la vengeance, y pointe le bout de son nez pointu. Et puis l'amour, enfin, dépouillé, meurtri, absolu. Qui rachète toutes les fautes, qui lie le bien et le mal, qui absout l'absence. L'amour, simplement. Mais l'amour donne-t-il des droits ? Aimer n'est ce pas laisser libre ? «Écrire est un acte profondément immoral, estime Serge Doubrovsky. Mais l'écrivain doit en accepter les risques. La littérature ne donne pas tous les droits.» Et le chantre de l'autofiction de reconnaître aujourd'hui que son roman, Un amour de soi, où il raconte son histoire d'amour avec celle qui le pousse à divorcer pour ensuite le rejeter, était une « vacherie ». La littérature, comme l'amour, ne donne pas tous les droits. La justice d'ailleurs est en train d'y fourrer son nez ( comme elle s'occupe des histoires passionnelles qui se terminent parfois par des crimes non virtuels.) Les personnages des livres demandent des comptes, prennent des avocats, exigent réparation des blessures infligées par des auteurs qui ne leur veulent pas forcément du bien. Les juges compatissent, les auteurs ouvrent leur escarcelle en déplorant que leurs personnages osent se rebiffer, porter atteinte à leur intégrité de créateur. La littérature en sort-elle grandie ? Comptes, et règlement de comptes. On parle beaucoup d'argent dans ce mince opus. Le père rappelle à sa fille qu'il lui acheté un 4X4 intérieur cuir, à elle qui a fait vœu de pauvreté. Il lui rafraîchit la mémoire : elle a dit du mal de sa propre mère dans la voiture même que cette dernière venait de lui offrir. Il la projette aussi dans le futur : un jour, elle héritera ( et l'auteur de se demander ce qu'elle fera de cet héritage.) D'ailleurs, déjà, elle exige de lui qu'il soit généreux. Cette fille s'appelle Marie, elle signe de ce prénom sa version, si courte, des faits. Elle a revendiqué cette réponse, et rétorque aux mots du père écrivant à propos du couple formé par sa fille et « Monseigneur » : «  on médite et on médit des autres », par «  toi, pardonne-moi de le dire, tu médis et tu édites.  Nous, on médite et on mérite. Ça irrite ? » Indéniable : la fille a de la verve, comme son père. Elle ne semble ni si grise ni si asservie que son père la décrit. Et ne ressemble sans doute pas à la pâle statuette de la Vierge sur le le bandeau du livre. Mais comment lire au-delà de mots destinés à être lus par le monde entier ? Qui est sincère, le père, la fille, les deux ou personne ? Jean-Fournier met en doute le bonheur de sa fille engluée dans la vie mystique. Mais que sait-on du bonheur des autres, en l’occurrence de celui de sa propre fille ? Comment espérer rejoindre ceux qu'on aime par le biais d'une lettre adressée à des milliers de lecteurs devenus témoins, voire juges, en tout voyeurs, d'une histoire où sans doute l'essentiel n'est pas écrit ?

La servante du Seigneur
de Jean-Louis Fournier
éditions Stock
155 pages, 14 euros


Les éditions Albin Michel qui ont déjà publié toute l'oeuvre de Romain Rolland continuent sur leur lancée en proposant la correspondance, inédite à ce jour, entre les deux grandes figures européennes de la première moitié du siècle dernier. Romain Rolland, né à Vézelay en 1866, professa un humanisme axé sur l'internationalisme. Auteur de pièces de théâtre à caractère populaire, comme Les loups, Danton, de biographies d'artistes consacrées à Beethoven, Michel-Ange, Tolstoï, il rédigea en 1914 un manifeste pacifiste Au-dessus de la mêlée, qui fut interprété par les Français comme un acte antipatriotique. Il écrivit également deux grands cycles romanesques dont le plus connu est le roman-fleuve consacrée à un musicien imaginaire de génie, Jean-Christophe. Stefan Zweig, né à Vienne en 1881, a laissé une œuvre importante, composée de romans, de nouvelles, de pièces de théâtre, de biographies, mais aussi de recueils de poésie. Il consacra à son ami et maître, le poète Emile Verhaeren une biographie importante. L'écrivain viennois, chantre de l'esprit européen, laissa derrière lui une immense correspondance. Il ne fut pas seulement un grand écrivain, encore largement lu et aimé de nos jours, il avait aussi l'art et la manière de nouer avec ses amis des liens très forts. L'amitié entre les deux hommes qui se reconnurent frères en humanité semble dater de 1907, année où Stefan Zweig découvrit chez son hôtesse russe, à Florence, le premier volume de Jean-Christophe paru dans Les cahiers de la quinzaine de Charles Péguy. Il fut, semble-t-il, immédiatement fasciné par les idées qui s'en dégageaient et écrivit plus tard : « là était enfin l’œuvre qui servait non pas une seule nation européenne mais toutes et leur fraternisation. » Cette amitié, née avant-guerre, se renforcera durant la Première guerre mondiale, et durera trois décennies. Ni la haine déferlant sur un monde embrasé ni la séparation géographique n'interrompirent leur abondante correspondance. Toutes les lettres sont écrites en français, sauf 103 lettres de Stéfan Zweig qui sont en allemand et ont été traduites. Elles datent des années de guerre où la censure autrichienne exerçait un contrôle sur le départ du courrier vers l'étranger. Ce premier volume s'ouvre sur l'année 1910, le dimanche 1er mai, au 162 boulevard Montparnasse à Paris où résidait Romain Rolland. Elle donne le ton à toutes les autres qui s'étalent jusqu'au 29 novembre 1918, dernière lettre du présent volume, qui fut écrite par Stefan Zweig à Salzburg, dans sa chère maison du Kapuzinenberg. Cette première lettre donne le ton qui imprégnera toute la correspondance entre les deux écrivains. «  Je ne suis pas surpris que nous sympathisions. Depuis que j'ai lu pour la première fois des vers de vous, je vois que nous sentons bien des choses, de même : la poésie des cloches, de l'eau, de la musique et du silence. Et vous êtes un Européen. Je le suis aussi, de cœur. » Et Romain Rolland d'ajouter ces mots prophétiques : «  les temps ne sont pas loin, où l'Europe même sera la petite patrie et où elle ne nous suffira plus. Alors nous ferons rentrer dans le chœur poétique les pensées des autres races pour rétablir la synthèse harmonieuse de l'âme humaine. » Au début de l'année suivante, le 12 février 1911, Stefan Zweig répond, depuis son appartement de la Kochgasse à Vienne , qu'il sera de passage à Paris en février et qu'il «  lui serait un plaisir extraordinaire de pouvoir vous voir. En effet, l'auteur viennois souhaite faire connaître Jean-Christophe aux lecteurs de langue germanique, et se charge de faire l'intermédiaire. Cet intérêt pour l’œuvre de Romain Rolland ne se démentira jamais. Romain Rolland, lui aussi, aura à cœur de lire les romans et pièces de théâtre de son ami, de contribuer à leur diffusion, de les commenter dans ses lettres : «  j'ai lu avec un vif intérêt les Vier Geschichten aus Kinderland, que vous avez eu l'amabilité de m'envoyer. J'ai été charmé par l'art avec lequel vous avez pénétré ces âmes de jeunes androgynes – comme on est entre douze et quinze ans. J'aime surtout ces tempêtes d'amour passionnée dans le cœur des petits Écossais, et du petit Juif de Semmering. » Leur passion commune de la musique les réunit, elle aussi. Aussi Romain Rolland écrit-il en février 1912 : «  Je pense que Beethoven était à la fois pénétré de stoïcisme héroïque à la Plutarque, de déisme du XVIIIieme siècle, et de sentiments catholiques traditionnels. Mais j'ai lu, quelque part, que sa liberté de parole avait attiré sur lui l'attention de la police viennoise et qu'en 1819 il avait faillit être poursuivi pour certains mots audacieux au sujet du Christ. Je voudrais savoir si ce fait est vrai. Connaissez-vous quelqu'un qui soit assez familier avec la pensée de Beethoven ? » L'entraide entre gens de bonne volonté, la solidarité, la fidélité, sont les maîtres-mots pour qualifier cette correspondance. Ainsi les deux auteurs se soucient-ils de Rainer Maria Rilke dont le logeur parisien a dispersé documents et objets, et avec l'aide de Gide notamment tentent de retrouver ces biens précieux. Ces lettres nous plongent dans le quotidien des deux auteurs, et notent l'évolution de Stefan Zweig qui, de bon patriote à l'annonce de la guerre, chemine vers un pacifisme qui ne le quittera plus. Romain Rolland sera d'une aide précieuse pour l'envoyé militaire autrichien confronté, en Pologne, aux horreurs de la guerre : «  il ne faut pas se décourager. Ce sont les grands jours d'épreuve, ce sont les temps héroïques pour les hommes comme nous. Que deviendra le monde après qu'auront passé ces cyclones de haine ? Que restera-t-il de notre Europe ? Je ne sais en dehors de nous. Mais je sais qu'il restera nous, et qu'il s'agit de sauver, en nous, l'esprit européen, - ce n'est pas assez dire- l'esprit universel. » Ainsi l'auteur réfugié à Genève où il travaille pour la Croix-Rouge se pose-t-il en maître, en guide spirituel pour un Stefan Zweig plongé dans la mêlée, en but à l'esprit de haine et de revanche qui embrase les nations. L'inlassable combat mené par les deux hommes nous bouleverse d'autant plus qu'il préfigure l'entente à venir entre les deux rives du Rhin, ce qui semble confirmer que le poète est le prophète des temps modernes.

Correspondance 1910-1919, Romain Rolland et Stefan Zweig
éditions Albin Michel
635 pages, 30 euros
édition établie par Jean-Yves Brancy, lettres de Zweig écrites en allemand traduites par Siegrun Barat



Julie Otsuka, dans ce deuxième roman qui suit le très remarqué Quand l'empereur était un dieu, nous raconte le sort de ces jeunes Japonaises contraintes de quitter leur sol  natal pour s'en aller épouser des compatriotes ayant émigré sur la côte ouest des États-Unis, cet eldorado dont elles ont tant rêvé. Cela se passe au début du vingtième siècle dans une campagne japonaise qui peine à nourrir ses habitants, aussi envoie-t-on les jeunes filles en ville pour devenir geishas – pour les plus séduisantes d'entre elles, du moins. Les autres sont destinées à se marier à des étrangers qu'elles n'auront vu qu'en photo, et qui, par courrier, leur auront promis un avenir de félicité. Aussi quittent-elles familles et amis, village et maison, pour effectuer l'angoissante traversée du Pacifique... mais avec l'espoir d'une vie meilleure, plus douce et plus facile, épouses chéries et protégées d'hommes fortunés... Mais l'arrivée est brutale, le mari ne ressemble guère à l'homme de la photo et la réalité est bien différente des promesses épistolaires.
D'une écriture incantatoire, juste et précise comme une lame aiguisée, Julie Otsaka nous raconte le quotidien de ces femmes courageuses, travailleuses, persévérantes, que l'on jettera, en pleine seconde guerre mondiale, dans des camps situés loin de la côte, afin de les empêcher de nuire à la nation américaine. Une nation terrifiée qui dira à ses enfants que seuls les traîtres correspondent avec les Japonais. Ils disparaissent, donc.
« Un an plus tard, toute trace de leur présence a disparu de notre ville ou presque. Des étoiles d'or scintillent à nos fenêtres. De belles et jeunes veuves de guerre poussent leurs bébés à travers le parc. Sur les sentier ombreux qui bordent le réservoir se promènent des chiens en laisse... Flowers by Kay est à présent Foley's Spirit Shop. L'épicerie Harada a été reprise par un Chinois nommé Wong, mais à part ça rien n'a changé et quand nous passons devant la vitrine il est facile d'imaginer que tout est exactement comme avant. »

Certaines n'avaient jamais vu la mer
de Julie Otsuka
Editions Phébus, littérature étrangère
139 pages, 15 euros



Raphaël Delpard vient de publier aux éditions Calmann-Levy l'enfant qui parlait avec les nuages et, une fois encore – après l'enfant sans étoile, chez le même éditeur- place un enfant sur le devant de la scène. Mina n'est pas une enfant comme les autres. Elle est aveugle et vit recluse, avec pour seule compagnie sa mère et son frère aîné qui fréquente l'école communale. Confronté à l’insistance de sa sœur, il lui ramène des manuels scolaires et tente de lui faire la classe. Car la petite fille a soif d'instruction, soif d'amour et d'amitié, aussi. La toute jeune institutrice, Clarisse, découvre l'existence de la petite fille, et tente de lui apporter son soutien. Clarisse est issue de cette campagne sarthoise où son oncle possède une fabrique de toile de chanvre, et emploie comme tisserands à domicile les pères des élèves de sa nièce. Elle-même arrive de Paris où son père est chimiste, génial inventeur de couleurs. L'histoire se déroule dans les années 1918, à la fin de ce qu'on appelle la Grande Guerre qui fit des millions de blessés, - amputés, aveugles... La famille de Clarisse, à l'instar de tant d'autres, ne sera pas épargnée. Clarisse prend à cœur le destin de cette petite fille et devant cette intelligence qui ne demande qu'à s'épanouir décide de l'accueillir dans sa classe, et de lui offrir ainsi une existence normale. Mais lorsque le loup Martin frappe une autre de ses élèves, les autochtones y voient une intervention magique et diabolique de la jeune aveugle... et les passions se déchaînent. La petite fille aurait le mauvais œil, et choisirait elle-même les victimes du loup Martin. Dans ce roman poignant qui montre avec un sens aigu de la psychologie ces passions délétères où le loup joue un rôle de premier plan, Raphaël Delpard dépeint une époque pas si lointaine où les enfants «  pas comme les autres » étaient cachés, moqués, rejetés. Et la scène où ces oubliés de la vie arrivent, quémandant auprès de l'institutrice le droit à l'instruction, aux livres, aux mots, à la parole, est saisissante. «  Ils la dévoraient des yeux et, retenant leur respiration, attendaient qu'elle dise ce qu'ils espéraient. C'était un pacte qui était en train de se conclure. Un pacte unique jusqu'à présent dans l'histoire naissante de l'enseignement public et républicain. » Il y a donc Mina et son frère, et les autres enfants, dont cette Josette Meunier qui sera retrouvée morte, égorgée par le loup Martin, décrète-t-on. Mais d'où sort ce loup ? Projection fantasmatique de gens pétris de préjugés et d'images diaboliques ou existence réelle ? Là encore, les villageois sont divisés, et l'institutrice elle-même, plus rationnelle, élevée dans un milieu cultivé, se met à le voir... Perdue dans la forêt, elle aperçoit un loup gouverné par une petite fille qui pourrait bien être Mina. Mais grâce à l'intervention de Mina, le loup épargne la jeune fille... Roman magistral sur la richesse de la différence et la nécessité de la tolérance, sur l'amour et l'empathie, sur la générosité aussi, cette enfant qui parle avec les nuages s'adresse à nous, avec simplicité ; elle ne quémande pas, elle ne supplie pas, elle veut juste être considérée comme un être humain. Qu'on lui donne ce à quoi elle a droit. Pas de pathos non plus dans l'écriture, limpide, de Raphaël Delpard qui nous livre là une fresque magnifique rendant hommage à tous ces «  pas comme les autres » qui ne peuvent nous laisser indifférents. N'ont-ils pas pris, aujourd'hui, d'autres formes qui suscitent toujours autant de réactions passionnelles ? En reposant ce roman, l'on ne peut s'empêcher de se demander si le loup abattu par les chasseurs n'en finit pas de renaître de ses cendres.

L'enfant qui parlait avec les nuages
de Raphaël Delpard
éditions Calmann-Lévy
272 pages, 18, 90 euros


Henriette Chardak, journaliste et écrivain, spécialiste incontestée de la Renaissance, s'est emparée cette fois, après avoir consacré de nombreuses pages à des géants tels que Kepler, Cervantès, Rabelais..., du personnage peu connu de Marguerite de Navarre. Et elle a choisi, pour la porter au monde, une toute jeune maison d'édition portant le joli nom de Passeur. Un nom symbolique choisi par l'éditeur, Christophe Rémond et son équipe, et qui donne le ton au manifeste que l'on peut lire sur leur site web. Voilà une maison qui se veut généraliste et se proclame indépendante. Née à la fin 2012 de par la volonté, la passion, et le professionnalisme de ses créateurs, elle publie en mars 2013 ses premiers ouvrages : Albert Camus, un combat pour la gloire, écrit par Francis Huster, ou encore Deviens qui tu es, de Patricia Gourrier... Le passeur refuse de se laisser enfermer dans une ligne éditoriale étroite, le passeur aime la littérature qui a du sens, la beauté qui témoigne de la vérité, la philosophie qui est questionnement permanent, les arts qui ouvrent à l'infini..., nous expliquent les auteurs de ce manifeste. En ces temps que l'on dit incertains, où les librairies se retrouvent en liquidation judiciaire, il est rassurant de voir que la passion, le goût de réunir les autres et de faire ensemble de belles choses, perdure. Le Passeur a le mérite de continuer à croire, inébranlablement, qu'un monde meilleur est possible, et que ce monde, de toute évidence, a besoin de livres pour l'expliquer, le décoder et donner sens au chaos : entre le mot livre et le mot libre, il n'y a qu'une lettre de différence... Henriette Chardak dresse dans ce magnifique roman intitulé : la passion secrète d'une reine, le portrait d'une femme résolument moderne. Une femme qui, aujourd'hui, nous dit-elle, pourrait bien créer un mouvement tel que « Ni putes ni soumises ». Elle nous montre cette femme dans tous ses états, fillette soumise à une mère abusive, Louise de Savoie, qui la donne à son fils préféré, faisant d'eux « Isis et Osiris ». Elle nous livre l'envers du décor, la face cachée de l'histoire de France et de ses rois et reines. François 1er, le beau guerrier en pourpoint de satin blanc, serait donc aussi le grand frère violeur d'une petite Marguerite, sous le regard approbateur de leur mère... On la marie, pour satisfaire le jeu des alliances, au duc d'Alençon qui n'aime pas les femmes, réalité avec laquelle la jeune femme devra composer. Puis, veuve, elle rencontre celui qui deviendra l'amour de sa vie, un autre François, appelé Rabelais mais qui publie aussi sous un pseudonyme afin d'éviter les foudres d'une Sorbonne qui s'enflamme facilement, et préfère se tourner vers le Moyen-âge que vers l'avenir. Marguerite de Navarre est si multiple, si riche et si fascinante que le lecteur ne pourra qu'être subjugué et la suivre, pas à pas, jusqu'au dénouement. «  J'ai voulu écrire la petite histoire de France, celle que personne ne nous raconte, et surtout pas dans les manuels scolaires... Marguerite de Navarre m'a fait voyager dans le temps. Cette histoire on ne l'oublie pas, on la vit en la redécouvrant. », explique l'auteur. De sa rencontre avec Rabelais naîtront des fruits, comme des cerises jumelles... et le roi François 1er en profite pour marier sa sœur au roi de Navarre. Jeanne d'Albret, la mère du futur roi Henri IV, serait donc, nous dit Henriette Chardak qui, journaliste, a enquêté au cœur de l'Histoire, la fille secrète de Rabelais. Cet amour entre une femme aussi libre que Marguerite de Navarre et l'inventeur du roman moderne ne nous paraît pas étrange. Ces deux esprits refusent les contraintes de leur temps, résolument tournés vers la joie de vivre où le corps a droit de cité, lui donnant ainsi ses lettres de noblesse. Un amour charnel et intellectuel, donc. Mais Marguerite de Navarre n'est pas une amoureuse repliée sur sa passion cachée. Elle protège les artistes et participe à la réforme de l’Église, elle œuvre dans l'ombre, elle espionne, rédige sa propre œuvre l'Heptaméron dont l'auteur nous livre des extraits originaux. Et elle crée un hôpital, pour les enfants, dans le Marais. Ces enfants seront soignés, lavés, nourris, on en fera des petits princes, nous dit Henriette Chardak. Marguerite de Navarre, de plus, ne manque pas d'humour, ce qui nous la rend proche, telle une amie qui nous raconterait ses dernières aventures. Ainsi : Le soir, dans un recoin du château, j'écrivis une nouvelle dédiée à mon deuxième époux. Il était toujours à courir après une chambrière, mais voulut mettre la mienne dans son lit. La camérière prude et honnête m'en avertit. Je mis au point un stratagème, je prendrais sa place ! Ô qu'il faut bon d'écrire le forfait et d'évacuer de mon âme la misère de ce mariage, jovial d'apparence, en réalité si violent. «  Donnez-lui rendez-vous dans ma garde-robe, invitez-le et c'est moi qui porterais vos habits. Je veux voir comme il s'y prend. » Et un peu plus loin, après la fameuse nuit, Marguerite conclut, s'adressant à son mari, le roi Henri de Navarre : je ne vous appartiens pas, j'ai cru pouvoir vous apprécier, mais il n'y a que vos tortues que vous apprivoisez avec des salades. De son frère François 1er elle dit : ce fut un grand roi, sans doute le meilleur, rajeunissant un royaume sans envergure.

La passion secrète d'une reine
de Henriette Chardak
Le Passeur, éditeur
483 pages, 22 euros


Chaque nouvelle parution d'Henriette Chardak est un événement. Ancienne journaliste pour la presse écrite, - elle est diplômée du Cuej de Strasbourg et a travaillé un temps aux DNA- puis de la télévision où elle a produit de nombreuses émissions, son empathie et sa curiosité l'ont poussée tout naturellement vers la biographie. On lui doit les remarquables « rêveurs du ciel », des biographies très savantes sur Kepler, Tycho Brahé, Pythagore... Spécialiste incontestée de la Renaissance qu'elle fouille inlassablement à la recherche de pépites, elle s'est détachée de ses physiciens pour se pencher sur des spécimen rares : les hommes prénéandertaliens ; eux aussi levaient les yeux vers le ciel pour tenter d'en déchiffrer les mystères. Ce roman est né d'une rencontre entre le professeur Henry de Lumley et Henriette Chardak, entre un historien paléontologue, membre de l'académie des sciences, professeur émérite au muséum national d'histoire naturelle et directeur de l'institut de paléontologie humaine, auteur de nombreux essais dont «La grande histoire des premiers hommes européens », paru aux éditions Odile Jacob, et une biographe devenue romancière. Cette rencontre a donné naissance à une histoire qui tiendra les lecteurs en haleine de la première à la dernière page, les conduisant sur les traces de nos ancêtres venus d’Afrique et qui, au cours de la glaciation, ont trouvé refuge dans les grottes de Tautavel. Henriette Chardak a visité Tautavel, a longuement écouté et interrogé le professeur de Lumley et son équipe de chercheurs du Centre européen de recherches préhistoriques de Tautavel. Puis elle est entrée dans son propre univers, pour créer des personnages inoubliables, comme Tahül, le chasseur amoureux qui n'a pas froid aux yeux, Ekorss cet anti-héros craintif qui aime réfléchir et rêver, Tank, l'ennemi juré de Tahul qui lui a ravi Jald, la sirène aux yeux bleus , et qui s'est juré de la reprendre de force pour en faire sa chose. Tank a fait de cette affaire son obsession, tyrannise son entourage, les femmes surtout. La plume jubilatoire d'Henriette Chardak le fouille dans ses recoins les plus sombres. Et l'on ne peut s'empêcher de le comparer à ces prédateurs d'aujourd'hui... la nature humaine n'aurait-elle pas tant évolué ? Dans ce roman, trois clans principaux se font face, et cohabitent plus ou moins paisiblement : les Grauls qui habitent le plateau, dans les grottes où rôdent fauves et ours, dont fait partie Tahul, les Ogrrss qui habitent encore plus haut, dans la montagne, les Troms guidés par l'affreux sire appelé Tank. Mais il y a aussi un quatrième clan, les Snecks des rivages, sans oublier les animaux, comme Tound, l'ours féroce, ou Loul, la femelle lynx, les poissons de la mer, les lapins, et la chouette... Dans ces débuts de l'humanité il est évident que les éléments jouent un rôle primordial, presque aussi important que celui des vivants : le vent, le froid, la neige, le jour, la nuit, deviennent dans le roman des entités. Résumer un roman aussi bouillonnant, brûlant de passions et d'émotions, traversé de tant de péripéties, est impossible. C'est le roman du début de l'humanité, où le feu n'a pas encore été découvert, ou l'on mange cru, après avoir découpé la chair avec des cailloux soigneusement travaillés. Les cailloux... ces choses que l'on ramasse et que l'homo erectus européen aime tant. Les cailloux, nous dit l'auteur, sont sa marque de fabrique. Ainsi le sont-ils restés pour tous les enfants du monde qui se penchent sur le sol pour les prendre dans leurs mains, les admirer, tenter d'en percer le mystère. On s'en sert alors pour racler la moelle des os, en famille. Les morts ne sont pas encore enterrés, on en extrait «  le meilleur », la chair la plus tendre, la graisse qui sert à survivre. «  ce n'est pas du cannibalisme, explique Henriette Chardak, c'est une manière de garder les proches. Ça reste ainsi en famille. » Mange ton père ! «  Dans ce passé, il y a 4500 siècles, vous assisterez à une révolution humaine en route, nous avertit l'auteur dans son préambule. Les embûches, les pieds de nez à la mort seront les premières marches, telles des initiations à la vie. Vous allez faire connaissance avec Tahül et son inventivité, avec son père Gohr qui nous conte sa légende, son fils est né sous une pluie de météorites et son intrépidité l'a confronté au monde. Intrépide et amoureux, tel est le héros du roman d'Henriette Chardak. Et pour les beaux yeux clairs de sa bien-aimée, il affrontera tous les dangers, tout en écoutant les conseils et remarques philosophes de son ami Ekorss, le «  faible » de la tribu qui n'aime pas la chasse au mammouth, si dangereuse. L'homme de Tautavel est notre étalon-homme, nous dit aussi Henriette Chardak, mais sans nos accumulations inutiles. Il est donc nécessaire de nous tourner vers lui, de l'accompagner un moment dans ses tribulations pour retrouver, peut-être, tout ce que nous avons perdu au fil de nos développements successifs. Revenir au point de départ de cette vie qui bouillonne, crue et froide, où les sentiments se forment, où l'avenir commence à apparaître dans l'esprit humain. Hier, aujourd'hui, demain. Un ensemble puissant qui, de toute évidence, mérite une suite. Ce début de périple ne peut s'arrêter à ses prémices, et il nous tarde de connaître les descendants de Tahül et de Jald et la naissance du feu.

Tahül et les pierres de foudre
d'Henriette Chardak
avec la collaboration scientifique du Pr Henry de Lumley et son équipe de chercheurs
éditions de l'archipel
un livre présenté par Luciano Mélis
390 pages, 21 euros


Dans cet essai qui se lit comme un roman, Laurent Guillemot a pris à cœur de retracer le destin de trente-sept soldats, les anonymes de la grande histoire. Ces soldats ont leurs noms et prénoms inscrits sur le monument aux morts du village d'Auriat, dans la Creuse. Et c'est en se promenant avec son père dans ce village dont sa famille est originaire que l'auteur a eu l'idée de donner voix et corps à ces soldats propulsés dans cette guerre qui s'est déroulée voici cent ans. Une belle occasion pour conter leur vie. Ce qui frappe d'emblée dans ce récit, c'est la perfection de la construction, qui s'appuie sur une documentation sérieuse et détaillée des événements. Laurent Guillemot montre à la fois la chronologie des faits mais aussi l'intime, au travers d'anecdotes de la vie quotidienne. Des cartes accompagnent le récit. Le lecteur avance dans la découverte de cette guerre, pas à pas, dans le feu des mitrailles, dans l'espoir, dans l'odeur délétère de la pourriture, dans la folie qui guette, «  cette peur de mourir qui peut rendre fou », comme dit si bien l'auteur. Six heures pendant lesquelles il est impossible de bouger, sans prendre le risque de se faire tuer. Six heures pendant lesquelles Pierre Joffre a cru devenir fou. À chaque sifflement il a rentré la tête dans les épaules. Quand l'explosion était proche, il a reçu sur le dos une pluie de terre et de cailloux et, pendant tout ce temps, il a respiré cette odeur de pourriture que dégage la poudre brûlée. Enfin, à la faveur de l'obscurité, sa compagnie est relevée et par d'interminables boyeux il a rejoint la deuxième ligne, avec la certitude d'avoir quitté l'enfer. André Chaumeny, né en 1892, est sous les drapeaux quand arrive la date de la mobilisation générale. Le 7 août, nous dit l'auteur, son régiment, le 17ième Dragons, se met en marche en direction d'Altkirch, cantonne à Wahlbach, puis se dirige vers le sud de Mulhouse. La ville est reprise pour la deuxième fois mais pour des raisons de stratégie l'Armée d'Alsace reçoit l'ordre de se replier. Ainsi, Mulhouse restera allemande jusqu'à l'armistice, au contraire de Thann qui devient la capitale de l'Alsace libérée. Formidable panorama de la Grande Guerre, l'ouvrage de Laurent Guillemot fourmille de détails, de précisions historiques, et a l'avantage de se lire facilement. L'intérêt ne se dément jamais au cours de la lecture. Et l'on découvre les différents fronts de cette guerre qui se déploie aussi en orient.

Génération champ d'honneur
de Laurent Guillemot
éditions de Fallois
310 pages, 19 euros



Les éditions Belfond Etranger ont toujours eu à cœur de faire découvrir les écrivains majeurs en littérature étrangère. Ils viennent de créer une nouvelle collection, Belfond Vintage, destinée à redonner vie à des livres introuvables, classiques tombés dans l'oubli, ou textes injustement méconnus. De nombreux auteurs figurent déjà dans ce catalogue : Haruki Murakami, Carlos Liscano, Colum Mc Cann, Michael Cunningham, Lionel Shriver... En janvier 2014 sortira en librairie un chef d’œuvre de la littérature russe, le fidèle Rouslan, écrit au tout début des années 1960 par GEORGUI VLADIMOV, né en Ukraine en 1931 et qui avait fait ses débuts en littérature avec Le grand filon, publié ensuite aux éditions Gallimard. Vladimov, constamment surveillé, émigre en 1983 en Allemagne de l'ouest. Il s'éteint en 2003 dans sa maison de Francfort. Il est aujourd'hui reconnu comme l'un des écrivains les plus courageux de sa génération. Et nous offre avec ce fidèle Rouslan une œuvre majeure qui n'est pas sans faire penser à un autre écrivain tout aussi dissident, Alexandre Soljenitsyne. Ce roman, d'une force terrible, a été interdit en URSS jusqu'à la perestroika et sera publié clandestinement en Allemagne, puis en France en 1978 aux éditions du Seuil. Le fidèle Rouslan décrit l'univers concentrationnaire à travers l'histoire d'un chien, dénommé Rouslan. Un chien de garde dressé pour surveiller les déportés, souvent appelés «  les fascistes », pour traquer les évadés, pour punir les récalcitrants. Un chien totalement dévoué à son maître, son dieu, le seul être à qui il lui faut obéir corps et âme. Vladimov livre à travers ce portrait de chien une image terrifiante de l'ancienne URSS, d'un système concentrationnaire qui s'écroule au cours du roman. Mais dont le souvenir reste gravé dans la tête du chien dressé à l'obéissance. Et qui persiste à vouloir retrouver sa vie d'avant, la seule vraie vie, selon lui. Une vie de soumission au maître, mais aussi une vie de méfiance. Et c'est là que l'auteur touche du doigt l'abjection du système : il a beau s'écrouler, les marques restent. Rouslan est contaminé. Au lieu de céder à la vie facile, à l'instar de certains de ses anciens camarades, il persiste dans la fidélité au Service. Et dans sa méfiance envers les hommes, ces bipèdes capables de tuer, de torturer, incapables de pitié. Qui dissimulent la moutarde dans le pain pour vous arracher la gueule, qui cachent l'aiguille dans la paume de leur main, prête à pénétrer votre oreille, qui vous abattent si vous commettez la moindre erreur. Rouslan, devenu libre depuis que les barbelés ont été arrachés, et que les déportés reviennent à la vie du dehors, erre à la recherche de son ancienne vie. Il en a la nostalgie. Il en pleurerait s'il avait des larmes. Cette vie avait un sens. La liberté n'en a aucun. Et il conclut donc que c'est dans la force et dans l'ordre qu'on trouve la liberté. Il a bien retenu la leçon. «  Sommes-nous une nation de chuchoteurs, d'ordures et de mouchards, où sommes-nous un grand peuple ? » se demande l'auteur. La réponse est aussi dans ce texte magnifiquement glaçant, brûlant de lucidité, où l'on pénètre dans l'abjection la plus totale, mais où traînent également des relents d'humanité, comme en ce jour où les chiens se révoltent... «  Toute créature touchée par le malheur rampe vers l'endroit où, déjà une fois, elle a pu venir à bout de ses souffrances et guérir... une bête blessée vit aussi longtemps qu'elle veut vivre. À présent, il avait senti que l'abîme où il s'engloutissait ne contenait ni cave, ni coups de laisses, ni piqûres d'épingles, ni moutarde. Rien, ni sons, ni odeurs, ni soucis. Seulement le repos et l'obscurité. Il en eut envie. Revenir en arrière n'avait plus aucun sens pour lui. Son amour indigent et hideux pour l'homme était complètement mort, et il ne connaissait pas d'autre amour. Couché dans son coin malodorant, sanglotant de douleur, il entendait les coups de sifflet et le martèlement des trains qui se rapprochaient, mais il n'en espérait plus rien. »

Le fidèle Rouslan
de Gueorgui Vladimov
traduit du russe par François Cornillot
éditions Belfond vintage
273 pages, 17 euros


Il était naturel qu'après l'incroyable succès de la trilogie 1Q84 en France, - près de 600 000 exemplaires vendus en grand format et 450 000 en poche, 15000 exemplaires en Audiolib, les éditions Belfond publient le nouveau roman de Haruki Murakami. Au Japon, le premier tirage de l'incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage s'élevant à un million d'exemplaires s'est écoulé en moins de deux semaines. Haruki Murakami est né à Kyoto en 1949. Après avoir dirigé un club de jazz il enseigne dans diverses universités américaines. De retour au Japon, il écrit écoute le chant du vent qui lui vaut le prix Gunzo, un prix important au Japon. Plusieurs fois favori pour le Nobel il a reçu le prestigieux Yomiuri literary prize, le prix Kafka 2006 et le prix Jérusalem de la liberté de l'individu dans la société, en 2009. Il est relativement facile de résumer l'histoire de l'incolore Tsukuri et ses années de pèlerinage, au contraire, par exemple, de son précédent ouvrage, chroniques de l'oiseau à ressort : alors qu'il était au lycée à Nagoya, Tskuri avait quatre amis qu'il aimait tendrement, et avec qui il entretenait des relations quasi fusionnelles. Puis, un jour, il part étudier à Tokyo alors que les quatre autres restent à Nagoya, la chère ville de leur enfance. Tout va bien, jusqu'au jour où ces amis l'appellent pour lui apprendre que plus rien ne va, qu'ils ne veulent plus le revoir ni lui parler. Choqué, Tsukuri l'incolore ne réclame aucune explication à cette incroyable décision. Il continue à vivre, en retrait, traumatisé par cet abandon, comme éteint. Mais le jour où il rencontre Sara il commence à émerger de cette non-vie, et commence à comprendre qu'il va lui falloir affronter la vérité. Sara le pousse à cette quête, convaincue qu'il ne trouvera la paix que s'il peut mettre des mots sur ce qui s'est passé, autrefois. Le jeune homme entreprend alors une sorte de pèlerinage, un voyage dans le passé qui le conduit aux autre coins du monde. Car s'il veut comprendre, il lui faut retrouver ces quatre amis, et les confronter à leur décision. Ce voyage quasi initiatique sera riche en émotions et en découvertes. Mais la vérité n'est-elle pas toujours bonne à comprendre ? «  Il était tout à fait clair qu'un facteur déclenchant avait attiré Tsukuri Tazaki vers la mort avec une puissance sans pareille. Alors qu'il avait entretenu depuis longtemps des relations étroites avec quatre amis, ces derniers lui annonçèrent un beau jour que, désormais, ils ne voulaient plus le voir, qu'ils ne voulaient plus lui parler. Abruptement, soudain, et sans qu'il y ait matière à compromis. Et il lui fallut accepter cette déclaration à propos de laquelle ils ne lui donnèrent pas la moindre explication. De son côté, il ne leur posa aucune question ; Tous les cinq étaient amis intimes depuis le lycée, mais Tsukuru s'était déjà éloigné de leur ville d'origine pour étudier dans une université de Tokyo. Par conséquent, le fait qu'il soit chassé du groupe ne lui causait aucun désagrément dans sa vie quotidienne. Il ne risquait pas de rencontrer ses anciens amis par hasard dans la rue. La question se posait uniquement d'un point de vue théorique. Bien loin d'être apaisée par la distance, la souffrance liée à son exclusion s'en était trouvée amplifiée, c'était devenu un tourment qui l'assaillait. Sa mise à l'écart et son isolement étaient comme un câble de plusieurs centaines de kilomètres tendu par un gigantesque treuil... d'une écriture magistralement simple, Haruki Murakami nous entraîne dans l'intime, à pas de géant qui se ferait passer pour une souris. Doucement, implacablement, il déroule le fil qui mène aux abîmes, au cœur de la douleur. « Il apaisa son cœur, ferma les yeux, s'enfonça dans le sommeil. Les dernières lueurs de sa conscience s'amenuisèrent et finirent par être englouties au plus profond de la nuit, comme le dernier express qui rapetisse au fur et à mesure qu'il s'éloigne. Ne demeura ensuite que le bruissement du vent à travers les bosquets de bouleaux blancs. » Dans les chroniques de l'oiseau à ressort, publié en format poche aux éditions 10/18, Haruki Murakami raconte la vie très étrange et très compliquée de Toru Okada. La vie de ce jeune homme bascule quand sa femme disparaît inexplicablement, le laissant se confronter à des ombres menaçantes, tour à tour réelles et fantasmées, qui nous plonge dans un univers fascinant dont il est difficile de s'extraire. Le chant d'un oiseau à ressort guide le lecteur dans les presque mille pages de cette narration où se mêlent plusieurs histoires, comme celle du lieutenant Mamiya confrontée à une patrouille mongole, « la Mongolie-Extérieure était censée être indépendante, mais était en fait une sorte d'état satellite complètement inféodé à l'union soviétique ». Résumer ces chroniques relève de l'impossible, puisque justement ce sont des chroniques multiples qui s'éloignent les unes des autres pour se réunir, dans une sorte de lente mélopée, en cercles concentriques qui finissent par ficeler le lecteur sans qu'il s'en rende compte. Tout commence par un coup de téléphone qui surprend le narrateur en train de faire cuire ses spaghettis. Ainsi vie quotidienne et événements étranges se mélangent-ils sans cesse tout au long du récit. Lire Haruku Murakamu c'est accepter de pénétrer dans un monde où l'onirique et le réel fusionnent, sans fausse note. « C'était une demeure à un étage, relativement récente, seuls les volets de bois hermétiquement clos étaient vilainement délabrés, et la balustrade fixe à la fenêtre du premier étage, recouverte d'une rouille rougeâtre, prête à s'écrouler. Au milieu du petit jardin, une statue de pierre posée sur un socle représentait un oiseau aux ailes grandes ouvertes, dont la hauteur atteignait à peu près la poitrine d'un homme. Des verges d'or avaient poussé tout autour, et le bout des tiges les plus hautes chatouillaient les pattes de l'oiseau sur son socle. L'oiseau- je ne sais pas de quelle espèce il s'agissait- ailes déployées, semblait prêt à s'envoler d'un instant à l'autre pour quitter au plus vite ce lieu déplaisant. »

Chroniques de l'oiseau à ressort
éditions 10/18
traduit du japonais par Corinne Atlan et Karine Chesneau
956 pages, 9,90 euros


L'incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage
traduit du japonais par Hélène Morita
384 pages, 23 euros



Ce premier roman d'Isabelle Stibbe, née en 1974, est une ode à la passion, un long poème en prose dédié au théâtre. Mais quoi de plus naturel lorsqu'on enseigne à l'institut d'études théâtrales de l'université Paris III et qu'on est secrétaire générale de l'Athénée Théâtre Louis-Jouvet ? A sa première naissance, son père, fourreur juif de son état, donne à sa fille le prénom de Bérénice, en souvenir d'un camarade de guerre. Prénom prédestiné, semble dire la suite... un prénom accolé à son patronyme qui diffère, à cause d'une erreur de l'employé de l'état-civil, d'une lettre de celui de son père. Elle s'appellera donc Capet, au lieu de Capel. Le nom des rois de France, autre orgueil pour son père qui souhaite le meilleur à sa fille unique. Mais cette dernière ne vit, ne respire que par le théâtre et dès l'enfance vibre de cette passion exclusive. Au grand dam de son père qui refuse obstinément de voir sa fille monter sur les planches. Mais c'est sans compter sur la résolution de la jeune fille qui réussit le concours d'entrée au Conservatoire, en 1934, sa seconde naissance donc. Elle rompt avec sa famille, et s'engage dans sa nouvelle vie, corps et âme. Sa dévotion exclusive l'empêchera de voir la montée du fascisme, et d'imaginer les implications qu'elle risque d'avoir sur son existence. D'ailleurs, elle se sent hors d'atteinte : ne porte-t-elle pas depuis son entrée au Conservatoire, en 1934, le nom que lui a donné sa bienfaitrice ? Ce nom si français, si peu juif, Bérénice de Lignères, la protège de tout et de tous. Sociétaire de la Comédie française, elle voit certains membres juifs se faire exclure de la troupe.
Que décidera la belle Bérénice ? Rejoindra-t-elle le compositeur Nathan Adelmann pour une nouvelle vie en Amérique ?
Bérénice 34-44 relate une existence brève, brisée par la folie nazie, mais si riche, si intense, si pleinement vécue, que ces dix ans semblent remplir l'éternité.

Bérénice 34-44
d'Isabelle Stibbe
Serge Safran éditeur
320 pages, 18 euros


Patrice Leconte, réalisateur aux multiples facettes, est venu présenter son tout nouveau film, intitulé La promesse, à la librairie Kléber. Cette présentation a été suivie, ce même soir du 31 mars, de la projection de l'avant-première, au cinéma Star Saint Exupéry. Patrice Leconte a déclaré d'emblée aimer la liberté, choisissant de réaliser des films très différents les uns des autres, comédies populaires, film d'animation, documentaires... «  Je réalise des films différents, comme je vais voir tous les genres de films. » Et de déplorer que cette diversité soit souvent mal perçue, spécialement des journalistes qui «  aiment bien les boîtes et les étiquettes. » Pourquoi a-t-il choisi d'adapter «  voyage dans le passé », cette nouvelle de 80 pages, peu connue, de Stefan Zweig  ? Par admiration, sans aucun doute, pour le grand écrivain cosmopolite, qui parlait plusieurs langues dont l'anglais. Précisons que le film a été tourné dans cette «  merveilleuse langue universelle » selon l'expression de Patrice Leconte. «  Et je me suis régalé », ajoute-t-il. Nul doute que l'esprit européen de Zweig se réjouisse de ce choix ! La promesse, nous dit Patrice Leconte, est une histoire d'amour, qui pose la question : est-ce que le désir amoureux résiste au temps ? A sa manière, Patrice Leconte essaie donc de suggérer une réponse à cette interrogation universelle, selon son credo : « le cinéma français est souvent bavard. J'ai voulu filmer le désir, les sentiments, le silences, les regards, ce qu'il y a de plus excitant. Plus j'avance plus je pense que le cinéma suggère les choses. Le spectateur part en rêverie. J'ai voulu faire un film qui table sur le fait que les spectateurs sont intelligents. » Il est indéniable que l'on retrouve dans le film une partie de l'univers de Zweig. La montée des sentiments entre cette jeune femme mariée à un vieil et riche industriel et le très séduisant ingénieur pauvre et ambitieux est évoquée avec subtilité et finesse. Le film, - décor, costumes-, est très esthétique. Patrice Leconte aurait-il réalisé un «  beau film », lui qui justement tente d'éviter cet écueil, en disant : «  il ne faut pas que ce côté beau risque de l'emporter. » La promesse raconte, avec douceur et un zeste de ferveur, ce monde clos, traversé par cette nostalgie qui compose l’œuvre de l'écrivain viennois : dans un monde englué par les conventions, où la discrétion et la retenue sont de rigueur, couve la passion d'une femme, son désir d'amour et de liberté. À cette tempête intérieure répond le glas qui annonce le début de la guerre, laquelle empêchera les deux amoureux de se retrouver. Le fracas du monde et la puissance des sentiments qui agite l’héroïne se répondent, sous le couvert des lambrequins fermés. Commence alors l'attente, ce long silence, que les lettres ne peuvent même plus rythmer. Le talent de Patrice Leconte est entièrement, totalement, absolument, mis au service de la beauté de la sublime Rebecca Hall ; Patrice Leconte la filme avec amour, guide le regard des spectateurs vers le grain d'une peau découverte, l'éclat d'un bijou, la dentelle d'une robe. Et on le croit sans peine quand il dit qu'il est un metteur un scène amoureux de ses acteurs. Cet amour éclate sur l'écran, subjugue le spectateur, séduit sans doute aussi l'acteur qui, comme l'affirme Patrice Leconte, donne alors le meilleur : «  c'est agréable d'être aimé », assure-t-il. Est-ce pour cette raison que Patrice Leconte a décidé de dévier de l’œuvre de Zweig en choisissant une fin bien plus heureuse  ? Dans la nouvelle de Zweig, l'ingénieur revient, comme il l'a promis, mais il est marié. Il revient pour retrouver le passé, tenter de le savourer une fois encore, mais ce passé a un goût d'herbe fanée. Il ne retrouve pas la sensation d'autrefois, cette passion qui le soulevait : le rêve est mort, ne reste que le réel, impitoyable. Lotte est devenue une veuve, belle sans doute, mais elle a perdu quelque chose. La veuve serait-elle moins désirable que la jeune épouse d'un vieil homme ? La caméra tenue par Patrice Leconte hésite. Si l'héroïne semble toujours aussi éperdue d'amour, dans l'attente et l'espoir d'une concrétisation, le regard de son vis-à-vis est plongé dans l'incertitude. L'homme avoue avoir connu d'autres femmes, mais elle ne songe pas à le lui reprocher. Ensemble, ils retournent dans cette ville où ils avaient passé une journée si heureuse, avant la guerre. Cet avant, dans ce monde d'hier qui est le cœur même de l'univers de Zweig. Et puis, soudain, il se résout à la prendre dans ses bras. Tout peut commencer. Mais tout n'est-il pas déjà fini ?


Dominique Paravel publie ce premier roman chez Serge Safran, éditeur qui a déjà su porter au grand public son précédent ouvrage, un recueil de nouvelles salué par la critique et récompensé par le prix Thyde Monnier 2011 de la SGDL. Roman articulé en nouvelles, comme autant de fragments de vie destinés à se rejoindre, Dominique Paravel flirte avec le genre social, à l'instar d'un Gérard Mordillat, mais en touches d'une légèreté qui n'exclue pas la profondeur. Elle n'a nul besoin de s'étaler ni même de développer, en quelques coups de crayon elle fait naître des personnages qui deviennent des personnes. On s'y attache. On a envie de les voir grandir. Ou mourir. En tout cas exister, le temps de cette journée d’Épiphanie, dans cette rue Pareille, à Lyon. La rue s'anime, s'incarne, vivante, elle est à elle seule un personnage qui vibre, nous donne envie de marcher sur son trottoir, de traverser la rue. D'aller voir. Dominique Paravel donne à voir et à entendre des voix singulières, de gens ordinaires, que nous croisons sans les reconnaître. Sans rien connaître de leur douleur, de leurs failles secrètes, de leurs désirs. Elle les montre, les met à nu, un à un, pour que nous puissions les prendre dans nos bras, avec nous, les comprendre peut-être. Prendre avec soi. En tout cas essayer. Il y a Élisa, la vieille dame, qui peine à boucler ses mois, et l'espace d'un instant joue à la marchande, ou au trouble-fête, dans le supermarché sous l’œil indifférent d'un vigile posté derrière sa caméra de surveillance, à vingt kilomètres du lieu. Et Angèle, jeune mère douloureuse et un peu paumée, dans l'attente d'un coup de fil personnel qui donnera sens à ses jours et à ses nuits, contrainte de se plier aux diktats de l'entreprise Téléplus, de faire du chiffre, de vendre ; elle craquera. Dans un même élan, elle prendra congé de celui qu'elle attend. La liberté s'en suivra-t-elle ? Et puis la dame du métro aux gants rouges qui se rend à un vernissage, et qui est en quelque sorte le pivot de ce roman. C'est elle qui crée Uniques, en même temps qu'elle se souvient de la rue Pareille, telle qu'elle existait autrefois, quand elle y vivait, pauvre, avec un père maçon qui ramenait chaque soir un carreau pour en tapisser les murs de sa cuisine. Une cuisine disparate, peuplée de rêves et d'absence. Aujourd'hui, elle vend l'appartement. Elle a quitté la rue, y revient, gantée de rouge. Par le biais de l'art, d'une exposition, elle a fait de la rue Pareille «  le tronçon d'une route immense qui fait maintenant le tour de la terre ». Elle accueille, hébétée, le miracle. Et nous aussi. Miracle de l'écriture qui permet de ressusciter ces vies si uniques et si différentes. «  Une fois, en ton absence, je suis entré dans ton atelier. J'ai vu l'enfant dissimulé dans l'image, meurtrière, sacrificielle... » Nous aussi nous nous posons cette question essentielle: «  mais si la main de l'artiste, imprégnée de pigment et appliquée sur la paroi des grottes, appel, alliance, si ce geste est perdu, que nous reste-t-il? » «  J'ouvre les yeux, je me lève et je m'approche de la vitre pour voir la neige. Dans l'immeuble d'en face, une fenêtre est éclairée. Encadrée dans ce rectangle lumineux, un homme me regarde. Depuis combien de temps est-il là, immobile ? La lumière de la pièce l'éclaire en oblique, je ne distingue pas ses traits. Nous restons un long moment face à face, captifs, fascinés, chacun d'un côté de la rue blanche qu'aucun pas n'a encore traversée. La neige s'épaissit tout à coup, de longues rafales me cachent la silhouette de l'homme inconnu. Je ne bouge pas. Quand la tempête s'apaise, je vois qu'il a posé son front contre la vitre... je fais un pas de côté, l'homme disparaît. » Pouvoir des mots, puissance des images, Uniques pénètre intimement un monde que nous ne sommes pas près d'oublier ; il est le nôtre et nous y sommes uniques.

Uniques
de Dominique Paravel
Serge Safran, éditeur
164 pages ; 15 euros